Première Partie
Introduction au domaine
III. Points de vue
sur l'état
de la discipline
25. GRANAI,
G. « Remarques sur la situation de la psychologie sociale dans les
sciences humaines américaines », Année psychologique 56 (1),
1956 : 58-65.
La situation
privilégiée aux États-Unis de la psychologie sociale par rapport aux autres
sciences humaines n'est pas sans danger. Le refus de cloisonnement entre
recherches psychologiques et recherches sociologiques manifeste sans doute le
sentiment de l'unité des sciences de l'homme,
mais il révèle également une attitude psychologiste qui tend à réduire
la sociologie à une inter-psychologie perfectionnée et la société à un système
d'interactions. Postulant un « continuisme » psycho-sociologique qui
lui permettrait d'extrapoler les résultats acquis sur les petits groupes aux
groupes réels et aux sociétés globales, une telle attitude oblige la sociologie
à ne jamais aborder l'étude des structures de la société et des forces qui
s'exercent sur les groupes, et l'empêche de rendre compte de façon
satisfaisante des changements sociaux. La même tendance psychologisante se
manifeste dans les méthodes et techniques utilisées par les sociologues
américains (interviews, questionnaires, enquêtes d'opinion opérant sur des
catégories abstraites)
C'est finalement la
psychologie sociale elle-même qui se trouve affectée par cette absence d'une
sociologie véritable. Méconnaître la liaison des individus et des groupes à la
société globale revient à réduire cette discipline à l'étude purement formelle
des interactions de groupe. Dès lors, tout en postulant au niveau théorique un
continuisme psycho-sociologique contestable, la psychologie sociale se limite,
au plan de la recherche, à l'analyse de situations partielles qui ne mettent
pas en cause les structures et les normes de la société américaine. Il est vrai
que l'importance croissante de l'anthropologie constitue une compensation à la
carence de la recherche sociologique ; l'anthropologie est susceptible
d'apporter à la psychologie sociale américaine cette distance critique entre le
chercheur et son objet, cette méthode concrète qui lui font défaut. Mais les
recherches anthropologiques portant sur les sociétés industrielles ont eu
parfois des résultats très décevants et ne peuvent suppléer en cela une
sociologie défaillante.
La prédominance de la
psychologie sociale aux États-Unis tient à ce que cette discipline exprime,
mieux que toute autre, le milieu socio-culturel qui favorise le souci
d'efficacité dans la recherche, qui stimule les disciplines susceptibles
d'avoir des applications immédiates. La recherche sociologique, au contraire,
n'est pas rentable à court terme et est, à la limite, dangereuse pour l'ordre
social.
26. ORNE, M. T. "On the social psychology of
the psychological experiment : with particular reference to demand
characteristics and their implications", American Psychologist 17
(11), nov. 1962 776-783.
Il convient de
considérer les expériences de psychologie comme une forme spécifique
d'interaction, car on ne saurait affirmer que le sujet y reste passif ni tenir
compte seulement de ce qui lui est fait. Aussi se propose-t-on d'étudier ce que
le sujet fait en laboratoire, en tant
que participant actif ; quelles sont ses motivations dans la
situation expérimentale, quelles perceptions a-t-il de celle-ci, quels sont les
facteurs, relevant du contexte expérimental, susceptibles d'affecter ses
réactions aux stimuli utilisés ?
Donnant son accord pour
participer à une expérience, le sujet accepte en fait un certain rôle dont les
attentes sont aussi définies que celles du rôle d'expérimentateur et auxquelles
il essaie de répondre au mieux. Sa performance peut être interprétée comme une
conduite de résolution de problème, un effort effectif pour répondre de façon
appropriée à la totalité de la situation expérimentale, et en particulier pour
comprendre le vrai but de l'expérience et confirmer les hypothèses. Ainsi le
comportement du sujet ne serait pas déterminé seulement par des variables
proprement expérimentales, mais également par des variables relevant des
« caractéristiques de la demande de la situation expérimentale » (demand characteristics). Ces dernières
sont révélées par tous les indices (cues)
susceptibles de dévoiler une hypothèse
expérimentale (rumeurs, informations fournies durant
l'expérience, personne de l'expérimentateur, cadre du laboratoire,
communications explicites ou implicites durant l'expérimentation). La demande
de la situation est un facteur toujours présent dans l'expérimentation et il
est préférable d'en tenir compte et de le manipuler pour assurer la validité et
la reproductibilité des expériences.
L'étude et le contrôle
des demandes ne sont pas simplement affaire de bonne technique
expérimentale ; il s'agit d'un problème général que l'on ne peut résoudre
sans spécifier les circonstances, les contextes expérimentaux et les catégories
de sujets dont le comportement en expérience est déterminé significativement
par les demandes de la situation. Il convient également d'examiner les cas où
ces demandes produisent un effet que l'on peut attribuer aux variables
expérimentales, ceux où elles contrecarrent ou même annulent ces effets, ceux
enfin où elles restent sans conséquences.
À cet égard diverses
techniques sont proposées. Elles visent soit à connaître les perceptions que
les divers sujets ont des hypothèses expérimentales et à les rapporter aux
conduites observées (enquêtes pré et post expérimentales), soit à examiner les
comportements produits quand on élimine la variable expérimentale en maintenant
constantes les variables du contexte, comparant alors ces comportements à ceux que
l'on obtient par manipulation de la variable expérimentale (utilisation de
sujets simulateurs qui reçoivent comme instruction d'agir « comme
si » ils étaient exposés à la variable expérimentale). Divers exemples
fournis par des études sur l'hypnose ou la privation sensorielle illustrent ces
considérations.
À connaître ainsi
l'importance relative des variables expérimentales et des demandes de la
situation on peut apprécier dans quelle mesure une expérience prête à
reconduction sans grandes modifications et déterminer à quel point il est
permis de transposer en des contextes non-expérimentaux les effets de variables
manipulées expérimentalement (validité écologique).
27. BACK,
K. W. « Le domaine de la psychologie sociale », Bulletin du Centre d'Études et de Recherches psychotechniques 13(l), 1964 : 21-33.
Si le développement de la psychologie sociale
répond à des exigences scientifiques, il reflète également les transformations
de la société et l'évolution de la position sociale du savant. Loin de sortir
du domaine de la psychologie sociale, c'est aller dans le sens d'une
psychosociologie de la connaissance que d'examiner le développement de cette
discipline et tenter de définir ce qu'elle devrait être.
En abandonnant son
objectif premier, réflexion sur la place de l'homme dans la société, pour une
analyse détaillée des relations interpersonnelles, la psychologie sociale a
gagné en précision scientifique, mais elle néglige un grand nombre de problèmes
importants. La position théorique actuelle peut être expliquée par une réaction
contre la théorie classique du XIXe siècle qui, issue de l'histoire,
dérivait d'un principe unique, par le biais de méthodes logiques, le
comportement humain. Cette réaction conduisit d'abord à un expérimentalisme
radical, puis s'inscrivit en faveur de la théorie du « champ moyen »
et du « micro-champ ». C'était là renoncer à quelques-unes des
ambitions généreuses des théories plus anciennes et s'interdire la recherche en
maints domaines tenus désormais pour étrangers à la psychologie sociale
scientifique. Or, celle-ci devrait aujourd'hui être en mesure de traiter les
problèmes abordés naguère. Aussi propose-t-on d'élaborer une théorie du
« champ total », qui serait assurément plus féconde pour une
psychologie sociale définie comme « science des frontières » et qui
lui permettrait d'accepter sans servitude la contribution des autres
disciplines.
Psychologie et
sociologie sont des sciences autonomes, traitant de systèmes logiques fermés,
indépendants l'un de l'autre. La logique modale permet de représenter chaque
système. La psychologie sociale traite des situations où ces deux systèmes
autonomes se manifestent simultanément et sont en interaction, laissant
paraître des zones d'action indépendantes de l'un comme de l'autre. Le champ spécifique
de la psychologie sociale tient à ces situations où interagissent l'individu et
les forces de la société organisée. S'il y a coïncidence entre les besoins de
l'individu et la société, il n'y a aucun problème d'ordre psycho-sociologique.
La psychologie sociale intervient là où il y a conflit entre les deux, là où
existe un no man's land dont ne rendent compte ni la société, ni
l'individu. Les décisions prises et les actions entreprises lorsqu'il n'y a pas
de ligne de conduite définie ou lorsque les modèles sont en conflit ne peuvent
être déduites de théories purement psychologiques ou sociologiques ; elles
nécessitent une théorie proprement psychosociologique.
La théorie du
« champ total » doit pouvoir couvrir toute l'étendue des événements,
depuis les situations expérimentales jusqu'aux implications des modèles
historiques, en intégrant les théories du « champ moyen » et du
« micro-champ ». Le point de départ est fourni par un problème issu
lui-même des contradictions entre système individuel et système social ;
les problèmes de la personne sont définis par rapport aux deux systèmes et
l'analyse psychosociologique porte sur les interactions des variables
spécifiquement sociales et individuelles. Les notions de
« conformité » et de « rôle » sont exemplaires d'une telle
formulation psychosociologique. La conformité peut être envisagée comme une
nécessité ou un danger, selon qu'on la rapporte à un système ou à
l'autre ; elle constitue un problème où les fonctions des deux systèmes
divergent et sont en conflit, et c'est la tâche de la psychologie sociale de
l'aborder, de définir la conformité en termes humains, d'étudier ses fonctions
et dysfonctions pour le système individuel et social. De même, l'approche
psychosociologique envisagera le « rôle » comme un choix à la fois
arbitraire et nécessaire effectué par un être humain ; la personne accepte
un certain rôle dans la société ou à l'égard d'autrui, mais elle acquiert une
vision de soi qui nie la congruence totale entre elle-même et la somme de ses
rôles, ménageant ainsi une ouverture entre le système social et le système
individuel. Le même traitement théorique peut être appliqué à diverses unités
semblables, comme la communication, l'influence, la puissance, la prise de
décision, l'innovation et le changement social.
28. LEVINSON,
D. J. « Vers une nouvelle psychologie sociale : la rencontre de la
sociologie et de la psychologie », Bulletin du Centre d'Études et
Recherches psychotechniques 13(1),
1964 : 35-46.
Les rapports entre psychologie et sociologie se
transforment depuis quelques années : on assiste à une réelle convergence
des deux disciplines et à la naissance d'une psychologie sociale nouvelle. Il
ne s'agit pas là d'une synthèse à niveau supérieur ; simplement, la
théorie et la recherche, en leurs aspects nouveaux, poussent à dépasser les
cadres de la discipline traditionnelle.
À considérer le développement des relations entre
psychologie et sociologie d'un point de vue historique, on voit que les
efforts, avant la seconde guerre mondiale, tendaient surtout à délimiter l'une
à l'égard de l'autre et à séparer les deux disciplines : les sociologues
maintenaient, après Marx et Durkheim, une solide tradition anti-psychologique
et les psychologues montraient indifférence et désintérêt pour la sociologie.
La psychologie sociale occupait un domaine secondaire de la psychologie
universitaire. Un premier rapprochement s'amorça vers 1930 autour du thème « culture et
personnalité ». Les anthropologues et les psychanalystes surtout
contribuèrent à ce mouvement, qui devait s'éteindre en tant que tel vers 1950, non sans avoir disposé
l'assise théorique et institutionnelle d'une rencontre entre psychologie et
sociologie. Le point central de la théorie s'est progressivement déplacé des
relations entre culture et personnalité, situées à un niveau sociologique
large, aux interrelations de la structure sociale, du rôle et de la
personnalité considérées à l'intérieur d'unités collectives plus délimitées.
Cette perspective ouvre la voie à une nouvelle psychologie sociale, en laquelle
s'associent psychologues, sociologues, psychiatres, anthropologues. Le
développement du champ impose trois tâches prioritaires à la recherche :
1. Arriver à une conception plus complexe de la personnalité de
l'individu. Pour cela, conserver les apports de la psychanalyse en intégrant
des aspects plus périphériques de la personnalité (l'idéologie, par exemple),
qui reflètent l'expérience sociale de l'individu, et considérer l'insertion de
l'homme dans son univers socio-culturel.
2. Développer une approche psychosociologique du système
socio-culturel. Par exemple, compléter la conception sociologique de la
structure de l'organisation en s'attachant à ses propriétés psychologiques
intrinsèques. Celles-ci, quand elles affectent de façon stable les relations
interpersonnelles à l'intérieur des organisations et collectivités, exercent
une influence sur leur fonctionnement et trouvent place dans l'élaboration de
leur système socioculturel. Ainsi du conflit entre pouvoir et loyauté ou de la
« personnalité de base », qui constitue, au même titre que les
techniques ou les traditions, la « nature collective » de
l'organisation.
3. Étudier les
relations entre la personnalité de l'individu et le système socio-culturel.
Celles-ci peuvent être envisagées sous trois angles : 1) impact du système
socio-culturel sur l'individu : selon quels processus la personnalité
prend-elle forme et est-elle modifiée par les influences
socio-culturelles ? 2) impact de la personnalité sur le système socio-culturel :
selon quels processus le système peut-il être influencé ou modifié par la
personnalité (individuelle ou de base) de ses membres ? 3) quel est
l'effet exercé conjointement par la personnalité et le système socio-culturel
sur l'adaptation de l'individu dans une unité collective ?
29. ROSENTHAL,
R. Experimenter effects in behavioral research. New York,
Appleton-Century-Crofts, Division of Meredith Publishing Company, 1966, 464 p. [Bibliographie :
469 titres].
Les expériences de
laboratoire en sciences du comportement dévoilent des conduites dont la
complexité ne tient pas seulement aux caractéristiques des sujets ou aux
manipulations expérimentales. Il faut, semble-t-il, la rapporter aussi à
l'intervention des expérimentateurs, en tant que personnes interagissant avec les
sujets. Étudier l'influence du chercheur sur le déroulement de la recherche et
le rapport qui s'institue entre lui et le sujet est important à double titre :
d'une part, le savoir acquis dans ce domaine permettra plus de rigueur dans la
recherche ; d'autre part, la relation interpersonnelle établie en
situation expérimentale servira de modèle pour étudier d'autres types de
relations (professeur-élève ; médecin-malade ; employeur-employé,
etc.). L'ouvrage comporte trois parties et s'attache successivement 1) aux
effets de l'intervention du chercheur sur les résultats obtenus, alors même que
cette intervention n'influence pas directement les réponses des sujets ;
2) à l'incidence d'une variable spécifique qui affecte directement le
comportement observé, à savoir les attentes et hypothèses de
l'expérimentateur ; 3) aux conséquences méthodologiques des phénomènes
ainsi mis en évidence.
L'influence de l'intervention du chercheur,
décelable à plusieurs niveaux, peut être rattachée à différents facteurs
qu'illustrent des exemples empruntés à la physique et à la psychologie clinique
ou expérimentale. Ainsi dégage-t-on d'abord les biais que peut introduire
l'expérimentateur, alors qu'il n'affecte pas le comportement des sujets, comme
c'est le cas dans l'observation, le recueil des données, leur analyse ou leur
interprétation. S'attachant à l'interaction du sujet et de l'expérimentateur,
on précise ensuite les conditions et processus en fonction desquels le
chercheur en vient à déterminer les événements et conduites qu'il étudie. Parmi
les attributs de l'expérimentateur qui ont une importance déterminante on
relève des caractéristiques bio-sociales (sexe, âge, race, religion), des
traits psychologiques (comme l'anxiété, le besoin d'approbation, etc.), des
attributs psycho-sociaux (statut, attitude, par exemple). Des facteurs de
situation, propres aux circonstances et au cadre dans lesquels se déroule
l'expérience, et le rôle de modèle qui s'impose parfois au chercheur peuvent
également modifier sensiblement les réponses des sujets. Mais il est un facteur
capital relié à la conduite de l'expérience et qui concerne les attentes, les
anticipations faites par le chercheur. Si de telles attentes sont déjà
présentes au niveau de la sélection des variables, des procédures d'expérimentation
et d'analyse, elles ne constituent pas un problème grave, des moyens de
contrôle existant pour révéler les biais ainsi introduits. En revanche, les
attentes relatives aux réponses des sujets constituent un biais d'autant plus
grave qu'on ne peut contrôler leur incidence en cours d'expérimentation, même
si on suppose qu'elles existent. Le problème retient tout spécialement
l'attention de l'auteur, qui donne un aperçu historique des travaux permettant
d'inférer l'existence d'un effet déterminant de l'expérimentateur en son
interaction avec le sujet.
On trouve, dans la seconde partie, un état détaillé
des travaux expérimentaux qui tendent à éclairer pleinement cet aspect des
relations interpersonnelles où se manifeste un processus d'influence non
intentionnelle selon lequel les anticipations et hypothèses de
l'expérimentateur déterminent la conduite du sujet. Établis expérimentalement
dans une première section, les effets de ce processus, en psychologie humaine
et animale, sont ensuite examinés dans leur interférence avec des facteurs qui
peuvent en compliquer le jeu : attitudes des sujets, nature des
informations fournies par les premières constatations expérimentales, état des
motivations éveillées chez l'expérimentateur, perception de ce dernier par le
sujet. Dans une troisième section on s'interroge sur les variables qui rendent
possible une telle action des hypothèses sur les conduites et font apparaître
les attentes du chercheur comme des « prophéties s'accomplissant
d'elles-mêmes » (self-fulfilling prophecies) : caractéristiques et
conduites de l'expérimentateur associées à un fort exercice d'influence non
intentionnelle, caractéristiques des sujets liées à leur grande suggestibilité
à cette influence, signes transmettant les attentes de l'expérimentateur au
sujet.
Cherchant à réduire les difficultés méthodologiques
soulevées par un processus d'influence dont la dynamique a pu être analysée
expérimentalement avec toute la profondeur et la rigueur nécessaires, la
troisième partie reprend dans un modèle conceptuel l'ensemble des effets
attribuables à l'expérimentateur et avance des propositions concrètes en vue de
les contrôler. Le modèle dresse une typologie des caractéristiques opérantes de
l'expérimentateur et devrait permettre d'éprouver la validité des résultats
obtenus tout en sauvegardant la rapidité et l'économie de la recherche.
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