Perspectives d'avenir



PRÉFACE


Troisième Partie

3.  Perspectives d'avenir

Ayant choisi de parler de la psychologie sociale sous son aspect problématique, pour montrer sur quel terrain, nous cherchons et nous nous mouvons, il me faut maintenant préciser dans quel sens nous pouvons et devons entendre progresser scientifiquement. Ai-je assez montré d'où nous partons ? Je l'imagine et à ce propos me semble pertinente une remarque d'Henri Poincaré : « Une accumulation de faits n'est pas plus une science qu'un tas de pierres n'est une maison ». Car il faut avouer qu'invitant à visiter la psychologie sociale, on ne sait trop si on montre un tas de pierres ou une maison. On y découvre d'abord une famille de problèmes passionnants – c'est ce qui attire –, puis autour des problèmes, on rencontre une masse de faits – c'est ce qui occupe et préoccupe – et, enfin, quelque part, au détour d'une lignée de faits ou de questions, il arrive de trouver l'ébauche d'une théorie – et c'est ce qui étonne, car on s'attendait à en voir davantage. Cette vue, pour impressionniste qu'elle soit, touche à un mal fondamental, qui – soit dit en passant – est celui de toutes les sciences humaines : à peine atteignent-elles à un stade cumulatif, alors que devraient y opérer des processus de transformation dans un cadre théorique où les faits se convertissent les uns dans les autres, où certains problèmes sont résolus tandis que d'autres émergent, où les hypothèses s'affrontent et se dépassent.

Dans les sciences humaines, force est de constater une arborescence de faits et de théories, donc une absence de progrès réels pour autant que les faits ne sont pas intégrés dans un univers conceptuel homogène et qu'aucune théorie n'est vraiment infirmée ou rendue obsolète par une autre. Les concepts utilisés sont empruntés à un auteur ou à un autre ; les modèles théoriques sont juxtaposés dans une confrontation où n'ont place ni le dialogue réel, ni la contestation fondée et féconde. Comment s'attendre dès lors à ce que les faits établis empiriquement soient autre chose qu'une accumulation hétéroclite puisque les théories dont ils sont censés dépendre, ne procèdent pas elles-mêmes autrement. Les expériences ou les études empiriques ne sont pas vraiment confrontables, les résultats contradictoires avancés à propos d'un même phénomène ne conduisent que rarement à la démarche théorique qui permettrait de trancher et de transformer le champ du savoir. Une autre raison milite pour le maintien de cette situation dans les sciences sociales. À la différence des sciences exactes, elles se contentent – et c'est particulièrement vrai pour la psychologie sociale – de partir de constatations du sens commun. Elles ne se veulent pas sciences de l'effet, mais sciences du phénomène, de l'apparence. Et, à croire que l'on sait déjà tout ou beaucoup, par expérience immédiate, de la conduite humaine, on interdit à sa discipline d'apporter des découvertes révolutionnaires ou des données susceptibles de modifier le savoir pré-scientifique : la connaissance prend alors figure de raffinement de ce pré-savoir, et la trivialité des résultats obtenus se masque sous l'artifice instrumental et méthodologique.

Reconnaître cet état des sciences humaines (absence de théorie de type cumulatif ; coexistence de systèmes qui sous-tendent un champ de recherche sans le structurer vraiment ; vertu conférée à la méthodologie pour cimenter une communauté d'approche ; difficulté à concilier les données établies et les théories), ne servirait de rien, si l'on n'était pas en mesure de poser les conditions permettant de dépasser et compenser ces insuffisances. Personnellement, et pour ce qui est de la psychologie sociale, il me semble qu'un tel progrès est subordonné à la réalisation de trois objectifs que je propose à la réflexion du lecteur : 1) assurer la validité des lois psychosociologiques en les fondant sur une analyse extensive des phénomènes sociaux ; 2) établir un savoir cumulatif ; 3) définir les objets propres à notre discipline en les inscrivant dans le contexte social réel où ils sont observables et dans le cadre théorique qui en assure le statut scientifique.

I.   Remarques sur les conditions de validité des lois psycho-  sociologiques


J'ai déjà montré combien actuellement le problème de la généralisation des lois psychosociologiques est douloureux et crucial pour l'avenir de la psychologie sociale. J'y reviens pour des raisons théoriques, car le poser équivaut à se demander si l'on peut espérer constituer une science psychosociale et comment. Pour des raisons pratiques aussi, car s'il est vrai que la plupart des concepts et des lois de la psychologie sociale ont été élaborés aux États-Unis – et, qui plus est, sur la population très particulière des campus universitaires –, quelles sont les voies pour fonder une science valide dans les autres pays ? La réponse à la question pratique devrait nous amener à la réponse à la question théorique. Actuellement, le fait que la psychologie sociale soit quasi exclusivement américaine, constitue un double handicap. Pour les chercheurs des États-Unis, cela ne laisse pas de limiter la portée de leurs résultats et de faire peser une incertitude, voire un doute, sur la validité des lois et théories qu'ils énoncent. Pour les chercheurs des autres pays, cela met en question leur orientation scientifique : ou ils bâtissent une psychologie sociale propre à leur culture et leur société, ou ils se contentent d'appliquer à l'enseignement et à la pratique de la recherche un modèle que tout désigne comme limité.

On a trop tendance, dans cette affaire, à croire que la solution se trouve dans la recherche trans- ou cross-culturelle, visant à comparer un même phénomène psychologique à travers plusieurs sociétés ou cultures, à établir des ressemblances et des différences. Une telle perspective est a- ou anti-théorique, car la psychologie sociale y est ramenée à une science de la variabilité, de la différence, par opposition à une science psychologique, science du constant et du général. Nous n'aurions donc pour fonction que de dresser un catalogue des variations exotiques, une description des formes culturelles dans lesquelles un même phénomène se produit, et notre fin dernière serait de montrer que la culture humaine est diverse. Or si nous traitons effectivement de la détermination sociale et culturelle des processus psychologiques et psychosociologiques, encore faut-il saisir à quel niveau et dans quel cadre s'opère cette détermination. À rester au niveau du manifeste, nous bornant à dire que tels phénomènes s'observent partout, que tels autres changent ici ou là, comme ceci ou comme cela, nous décrivons, nous n'apprenons rien des processus de détermination. Ces processus ne peuvent être dégagés et généralisés qu'au niveau de la théorie et des concepts centraux, applicables dans tous les cas à condition d'y référer les paramètres appropriés et de procéder aux permutations exigées par les systèmes sociaux comparés. Dans les études comparatives, on se contente le plus souvent d'isoler abstraitement des indices, des variables, maintenus identiques à travers différents contextes. Pour que la comparaison soit valide, il faut au contraire rechercher les équivalences culturelles et sociales, s'appuyer sur des indices spécifiés eu égard à leur appartenance à des systèmes culturels définis. Alors seulement un processus, une loi, établis dans une culture pourront être transférés dans une autre après avoir subi les transformations permettant leur vérification ; alors seulement pourra-t-on chercher les éléments généraux qui subsistent sous la diversité culturelle apparente, laquelle est explicable, en dernière analyse, par des types de combinaisons variables entre éléments généraux. Mais ceci suppose une connaissance approfondie des cadres culturels et sociaux dans lesquels sont insérés les phénomènes, et, au plan théorique, une certaine conception du rapport de la psychologie sociale à ces systèmes globaux, de sa destination finale.

Ainsi sommes-nous amenés à un autre ordre de réflexion qui concerne le processus de formation de notre discipline, et sa détermination sociale, aspects que l'on a trop souvent négligés. Que s'agit-il aujourd'hui de comparer et d'étendre ? Essentiellement les lois et phénomènes dégagés par la psychosociologie américaine qui œuvre comme moteur de notre discipline. Or, il ne faut pas ignorer que la véritable conquête de cette dernière réside non tant dans la démarche empirique ou la construction théorique, que dans le fait qu'elle a pris pour thème de la recherche et contenu de la théorie les interrogations de sa société. Son art a été de formuler les problèmes de la société américaine en termes psychosociologiques et d'en faire un objet de science. Si, donc, nous nous contentons de partir de la littérature qu'elle nous transmet pour engendrer notre savoir, fût-ce à des fins comparatives, nous ne faisons qu'adopter les préoccupations et les traditions d'une autre société et nous travaillons dans l'abstrait, à résoudre les problèmes de la société américaine, nous appliquant à une réalité qui ne peut être saisie que par analogie. Nous nous résignons en cela à être les épigones d'une science qui se fait ailleurs, et les isolés d'une société, la nôtre, dont nous nous désintéressons, cherchant alors la reconnaissance scientifique comme méthodologues, mathématiciens, expérimentateurs, jamais comme psychosociologues. Par contre, si nous reprenons à notre compte, dans toute sa signification, le message de la psychosociologie américaine, nous cesserons de mettre entre parenthèses les problèmes de notre société, de négliger le rôle de la demande sociale, et nous serons alors en mesure d'opérer de véritables généralisations en réintroduisant nos objets dans la totalité de notre société, en établissant les conditions d'une comparaison véritable et d'une transformation sûre. Du même coup, nous comprendrons que notre discipline ne s'épanouira qu'à donner sens à la réalité dans laquelle vivent ceux qui la pratiquent et nous serons présents là où le sont les sociologues, les économistes, pour montrer que la psychologie sociale peut répondre à certaines interrogations sociales. Ce faisant, je dénonce la tendance facile en psychosociologie qui consiste à emprunter sa problématique à la littérature américaine au risque de voir ses travaux cantonnés dans l'artificiel et décalés dans le temps, et j'opte pour une science qui aille au-delà du sens commun, cherchant à construire ses objets à partir du contexte social d'où ils émergent.

Cette doctrine est aussi une défense de la portée de la psychologie sociale. On a trop tendance à oublier aujourd'hui que l'idée initiale qui a stimulé l'apparition de notre discipline fut le désir de comprendre les conditions de fonctionnement d'une société, la constitution d'une culture. Avec comme but théorique l'explication de ce fonctionnement, de cette constitution ; comme but pratique, la critique de l'organisation de la société, de la culture, conformément aux principes que l'on pensait pouvoir découvrir. De la vie quotidienne et des relations des individus et groupes, à la création intellectuelle, individuelle ou collective, et aux idéologies – tel paraissait aller le champ de la psychologie sociale. À ce titre elle était une science sociale et politique. Un tel caractère a été oublié ou voilé à partir du moment où on en a parlé comme d'une science comportementale, une « behavioral science » ce qui a eu pour double conséquence de déporter le point d'impact de la discipline (de la société vers le comportement individuel ou interindividuel sous ses manifestations quasi physiques, non verbales) et d'en rétrécir l'horizon et la portée. Mais ne nous cachons pas qu'elle reste encore une science sociale et politique, et qu'elle doit l'être, consciemment. Il n'est pas sans intérêt de rappeler à ce propos les raisons qui, aux États-Unis même, et en dehors des arguments purement scientifiques sur la plus grande validité des sciences du comportement, ont contribué à cet oubli, à ce déplacement de vision. De l'aveu d'un psychologue, James Miller, on a eu recours à la terminologie de « behavioral science » parce que dans l'opinion américaine, celle des sénateurs qui votent les budgets de recherche et des fondations qui soutiennent les institutions, le terme « sciences sociales » suscitait une certaine méfiance, « social science » étant confondu avec socialisme, et « social scientist » avec critique de la société. « Behavioral science » avait, de ce point de vue, une connotation plus neutre. Mais, il ne faut pas s'y tromper : le changement de terminologie implique un changement de centre d'intérêt et de fonctions. Ces nouvelles sciences sociales doivent limiter leurs ambitions à la recherche de palliatifs aux dysfonctions d'une société dont les institutions ne doivent pas être remises en cause, ni la compatibilité avec les exigences psychologiques de l'homme, contestée. La signification politique de ce déplacement est évidente, et transforme notre science en discipline « périphérique », « excentrique » pour reprendre une expression de Kurt Back, abstraite et désincarnée. Devant ce rétrécissement du champ intellectuel, il est important de rappeler le caractère social et politique de la psychologie sociale qui doit revendiquer, dans leur plein sens, ses possibilités comme critique et instrument de l'organisation de la vie sociale. Si l'on continue d'occulter la portée sociale et politique de la discipline, non seulement on empêche qu'elle donne leurs justes dimensions aux phénomènes qu'elle étudie, mais on risque de donner acte aux accusations qui se multiplient, avec une apparente justification, et qui tendent à montrer qu'elle contribue à l'endoctrinement, la bureaucratisation de la vie sociale.

Puisque je préconise de partir de notre société pour formuler les problèmes théoriques qui dépassent les constats du sens commun et contribuent à l'établissement d'une psychosociologie générale il faut derechef poser les conditions d'une production vraiment scientifique. Nous touchons là au problème de la cumulativité du savoir et de l'activité théorique de transformation, que j'ai partiellement abordé à propos des tensions, sous l'angle de la description du champ. Il faut y revenir maintenant pour dégager ce que doit être la démarche adéquate pour universaliser les phénomènes mis à jour par la recherche psychosociologique.

II.  Remarques sur les conditions d'un savoir psychosociologique    cumulatif


En premier lieu, en posant la psychologie sociale comme science sociale, on doit accepter qu'elle ne soit pas purement expérimentale, mais suppose une liaison étroite avec la réalité sociale, en « amont » et en « aval » de l'expérimentation. Donc que l'on redonne place et dignité à l'observation. Non l'observation pré- ou para-scientifique, conçue comme simple recueil d'information, mais une observation orientée vers l'élaboration d'un schème théorique susceptible de conduire à une vérification rigoureuse, comme c'est le cas en éthologie.

En amont, l'observation devra être « modélisée », c'est-à-dire transformée en instrument de recherche fin et poussé, permettant de saisir tous les aspects significatifs d'un phénomène et leurs relations ainsi que de formuler à leur propos des hypothèses précises. Une telle tradition se retrouve rarement en psychologie sociale, mais les quelques exemples qui existent (Back, Festinger, Sherif...) peuvent servir à en dégager les impératifs : établir un modèle de sémantique descriptive en partant d'un répertoire des classes de comportement et d'interaction et des catégories de relations existant entre ces comportements et ces interactions ; dégager à partir de ce répertoire les significations des situations concrètes observées, laissant à l'expérimentation le soin d'en manipuler les signes. Il s'ensuit que l'on doit accorder priorité à l'élaboration d'un langage spécifique. Les psychosociologues expérimentaux manipulant des « variables » ont tendance à « physicaliser », « substantialiser » leurs concepts, « mécaniser » leurs relations. Or à la différence du physicien, nous partons d'un objet que nous n'inventons pas, qui a son propre langage que nous devons retrouver et traduire. Malheureusement, pour l'instant, nous ne disposons ni d'un langage descriptif adéquat, ni d'un langage formel puissant, et le plus souvent nous empruntons à d'autres sciences leurs concepts. Nous devons donc nous attacher d'abord à définir un ensemble de concepts descriptifs et analytiques pour servir à l'observation d'une réalité spécifique.

En aval également, l'observation doit occuper une place essentielle, comme vérification ultime des hypothèses testées en laboratoire. L'expérimentation in vitro a, en principe, l'avantage de traiter de variables et de relations fondamentales, et d'éliminer les éléments perturbateurs et accessoires qui sont censés entourer les phénomènes dans la réalité. Mais il n'est pas sûr, d'une part, que ces éléments – ou certains d'entre eux – ne jouent pas un rôle non négligeable dans la production des phénomènes, et, d'autre part, que pour avoir une compréhension exacte de ces derniers, il ne faille pas rendre compte du rapport qu'entretiennent ces éléments avec le processus général. Avec l'enquête on a cru pouvoir contourner la difficulté en saisissant d'emblée et de conserve la loi et ses coefficients de particularité. En fait, on a échoué dans cette entreprise, commettant de plus une erreur épistémologique grave par l'élimination pure et simple d'une étape cruciale, l'expérimentation. Seule l'observation, contrôlée mais d'ordre quasi naturel, est susceptible de fournir le moyen de prendre en ligne de compte tous les éléments d'un système, et de réintroduire l'expérimentation dans la réalité, assurant ainsi les possibilités de généralisation d'une loi.

En second lieu, il s'agira de situer l'expérimentation à sa juste place dans la séquence méthodologique, eu égard à son rapport à la réalité étudiée et à la théorie. Sur l'axe des phénomènes, elle s'inscrit comme un nœud, un point de conversion des données d'observation en objets scientifiques. Sur l'axe de la théorie, elle s'insère dans une trame de démonstration ou de vérification, avec comme fonction de décider entre deux séries homogènes d'hypothèses ou de vérifier les prédictions d'une théorie. Comme instrument scientifique, elle est, si j'ose dire, un centaure incarnant le réel et la théorie. Il en découle que l'expérimentation ne saurait être ni une simple miniaturisation du réel, ni une simple manipulation de variables entre lesquelles existe une relation quelconque. Or, il y a une tendance en psychologie sociale, soit à expérimenter, mesurer le trivial, soit à adopter un point de vue « baconien », selon lequel vaut d'être expérimenté tout ce qui peut l'être techniquement. À quoi l'on peut répondre que tant qu'il s'agira de faire la science du déjà connu, on n'avancera pas dans une direction visible et acceptable ; tant que l'on usera d'un critère purement technique, on achoppera à trois obstacles dirimants : difficulté de différencier entre ce qui est pertinent ou non scientifiquement ; impossibilité de trancher entre les expériences qui sont multiplicatives (i.e. permettant une exploration plus approfondie des variables en jeu dans un phénomène) et celles qui sont redondantes (i.e. établissant une nouvelle fois un phénomène sans rien y ajouter) ; réduction du nombre des travaux de réplication renforçant la validité des propositions établies, partant, affaiblissement de la rigueur expérimentale. Donc si nous voulons accéder à un savoir cumulatif, nous devrons : éviter de mettre dans le laboratoire ce qui est connu par ailleurs ; assurer que nous saisissons des dimensions pertinentes par un travail préalable d'observation et de réflexion théorique ; multiplier les réplications et les vérifications naturelles des phénomènes postulés.

Mais ceci nous renvoie au travail théorique nécessaire à toute science cumulative et générale, que j'aborde en troisième lieu. Si l'on a rencontré tant d'insuffisances dans les rapports entre observation, expérimentation et théorie, cela tient en grande partie à la nature des constructions théoriques impliquées dans la recherche. Tout d'abord, nous constatons une grande hétérogénéité dans les concepts et points de vue théoriques. D'autre part, nous avons souvent recours à des modèles limités qui sont plus une réflexion sur certains aspects des phénomènes que leur théorie : de tels modèles permettent de faire quelques expériences intéressantes, mais ils conservent une portée limitée, au delà de laquelle l'expérimentation n'apporte plus rien. De plus, il est difficile de trancher expérimentalement entre de tels modèles qui se réfèrent pour un même phénomène à des variables différentes, comme c'est le cas par exemple pour les modèles du changement d'attitude. Cet état se traduit par une juxtaposition abondante et inopérante d'expériences – illustrant bien le fait que le propre de toute science non-cumulative est de n'avoir pas de mémoire – et une impossibilité d'intégration entre modèles à portée réduite. Si bien que lorsqu'on embrasse un domaine de recherche dans son entier, expériences et modèles compris, on ne peut aboutir qu'à une généralisation statistique, une sorte de dénominateur commun, le plus simple et le plus dépouillé, mais souffrant de nombreuses exceptions. Et comme en bonne science toute proposition générale qui est contredite par une expérience et ne propose pas d'explication alternative n'est pas valide, autant dire que nous additionnons des connaissances récusables. Je crois que la tension qui se développe dans et autour de la recherche empirique ne pourra être résolue que si on libère la psychologie sociale de l'obsession de l'empirie, et si on encourage le travail théorique proprement dit comme condition préalable et comme produit légitime de la recherche.

On peut trouver deux types de raisons à l'inhibition du système d'idéation théorique en psychologie sociale, l'un de fait, l'autre de doctrine. Il est vrai que ce qui est aujourd'hui récompensé et reconnu par le groupe social et le groupe professionnel, c'est la réalisation expérimentale, la possibilité de convertir des idées en expériences. Il est non moins vrai qu'existe une peur réactionnelle de retomber dans la spéculation « philosophique », et que l'on ne tolère pas de manipuler des idées si dans un délai plus ou moins bref, elles n'aboutissent pas à une expérimentation, à moins que ce ne soit sous la forme « honorable » de la formalisation mathématique, aussi faible et contestable soit-elle. Et le milieu des sciences sociales est tellement répressif sur ce plan qu'il a rendu la science inintéressante, recouvrant les problèmes fondamentaux qui ont trait à l'homme et à la société d'un nuage de questions fragmentaires et techniques, capable seulement d'écœurer l'enthousiasme et d'écarter les talents. Il nous faut aujourd'hui réhabiliter une psychosociologie théorique qui devrait exister au même titre qu'il existe une psychosociologie expérimentale.

Pour ce faire, encore faut-il savoir à quel type de théorie se référer et sur quelle tradition s'appuyer, quitte à la bouleverser, pour continuer à bâtir. Bien que nous ayons à notre disposition un arsenal imposant de faits, d'idées et de concepts, je ne crois pas que le recours à des théories du type « point de vue », « revue critique », « système », « synthèse », ou « définition, classification de concepts », soit fécond. Ceci, d'une part, en raison de l'incohérence qui règne dans le domaine de l'acquis, d'autre part, parce qu'il est utopique de penser qu'émergerait la théorie d'une intégration d'éléments qui n'en portent pas la marque. Deux entreprises, sans doute ambitieuses, me paraissent intéressantes à tenter. La première, dégageant les traits essentiels des problèmes et hypothèses afférents à un domaine psychosociologique, se donnerait pour but d'élaborer une problématique systématique et unitaire à propos du phénomène central dans ce domaine. par exemple reprendre dans une analyse théorique tous les travaux qui, à des titres divers, ont abordé les problèmes de communication pour formuler un modèle général de la communication sociale dont il serait possible de déduire les résultats et propositions établis, quitte à les soumettre à une nouvelle critique et vérification avant de les intégrer sous un éclairage différent. La seconde se proposerait de constituer une véritable théorie générale des phénomènes psychosociologiques. Touchant à l'ensemble de la discipline, et procédant par retouches et bouleversements dans l'examen des théories existantes, elle marquerait le début d'une psychosociologie systématique dans sa démarche et cumulative dans ses résultats. Quant à la tradition sur laquelle fonder une telle réflexion, j'avancerai que nous devrons nous en rapporter à Lewin qui est le seul, jusqu'à présent, à avoir marqué un tournant dans l'élaboration des concepts psychosociologiques. Quoi qu'il en soit, et peut-être sans aller aussi loin, il urge, vu l'état actuel de la psychologie sociale, de s'engager dans la recherche théorique. Elle seule peut libérer les énergies couvertes par l'expérimentation et réduire la dispersion, le morcellement, l'hétérogénéité qui règnent dans ce domaine. Elle seule pourra permettre d'isoler dans leur généralité des processus repérables et analysables dans des contextes culturels et sociaux, concrets et divers.

III.   Remarques sur la délimitation des objets psychosociologiques


Une fois posées au niveau de la démarche, les conditions d'une science psychosociologique, il reste à définir avec clarté son domaine spécifique, ses objets. Ceci afin que la discipline soit reconnue ; afin que, entre psychosociologues, on cesse de se satisfaire des critères institutionnels et méthodologiques pour se reconnaître ; afin que notre champ soit structuré, qu'il y ait une certaine concentration des intérêts, une mobilisation des pouvoirs créateurs et une possibilité de communication et de décision quant aux résultats obtenus.

J'avancerai à ce propos des réflexions très personnelles et qui reflètent la façon dont j'aborde les phénomènes psychosociologiques et leur théorie. En ces matières où n'existe aucun consensus contraignant, force est de jeter sur le tapis ses orientations personnelles que d'aucuns trouveront critiquables mais que l'on offre pour leur mérite minimal : être source de discussion, de controverse, donc de réflexion. Il me semble que nous devons partir de deux axiomes : 1) la psychologie sociale est une science sociale ; 2) elle est une science spécifique : i.e. les phénomènes auxquels elle s'intéresse ne sauraient constituer l'objet d'une autre science. J'ai déjà dit, concernant ce double caractère, quel fourvoiement me semblaient constituer des optiques purement individualistes, taxonomiques ou différentielles, et comment nous devions adopter une perspective dynamique permettant seule d'expliquer la formation concomitante de la psychologie humaine et de la société humaine et leur articulation. Il me semble que c'est seulement ainsi que la psychologie sociale peut prétendre à avoir des problèmes théoriques propres et contribuer à la connaissance de l'homme de façon originale.

Cette perspective qui pose comme étant du ressort de la psychologie sociale tout ce qui émerge de la relation entre sujets sociaux dans leur rapport à l'environnement, conduit à la délimitation de certains contenus, de certains thèmes prioritaires qui constituent ce que l'on peut appeler l'objet d'une science. Et je formulerai comme objet central, exclusif pour la psychosociologie tous les phénomènes ayant trait à l'idéologie et à la communication, ordonnés aux plans de leur genèse, leur structure et leur fonction. Plus précisément encore, je dirai que la psychologie sociale s'occupe des processus culturels par lesquels, dans une société donnée : 1) s'organisent les connaissances ; 2) s'établissent les rapports des individus à leur environnement, rapports toujours médiatisés par autrui ; 3) se canalisent les structures dans lesquelles les hommes se conduisent ; 4) se codifient les rapports inter-individuels et inter-groupes ; 5) se constitue une réalité sociale commune qui s'origine autant dans les relations avec les autres que dans les rapports avec l'environnement et autour de laquelle nous créons des règles et investissons des valeurs.

En ce qui concerne l'idéologie, on peut dire qu'outre son importance sociale, elle existe déjà avec un certain degré de précision comme notion de la psychologie sociale. Y peuvent être rapportés des phénomènes qui en sont des parties intégrantes ou des substituts notionnels : attitudes, préjugés, stéréotypes, systèmes de croyance ou d'idées, représentations sociales, etc. Tous ces phénomènes n'épuisent pas le domaine d'étude de l'idéologie jusqu'à présent fort morcelé. Une direction qui permettrait d'étudier de façon plus complète et moins fragmentaire le phénomène idéologique peut être dégagée à partir des aspects qui reçoivent déjà un traitement systématique : unité des processus cognitifs et non cognitifs ; approche des valeurs, des motivations et des activités intellectuelles d'une manière homogène sur le plan de leur genèse sociale. Ainsi pourrions-nous entamer une psychologie sociale des activités mentales supérieures, de la connaissance, permettant de comprendre certains aspects psychologiques de la vie sociale. En ce qui concerne la communication, j'ai déjà dit son importance historique et scientifique pour la discipline. Son étude comme phénomène basique où s'élaborent les relations et les productions humaines ne pourra être systématiquement entreprise que dans la psychologie sociale.

Mais idéologie et communication supposent la vie sociale, c'est-à-dire les rapports entre et dans les groupes sociaux et un médiateur privilégié : le langage. Le groupe doit être saisi non comme unité substantielle mais comme unité dans la hiérarchie des unités sociales et comme champ de relations. Il doit être compris au niveau de la relation qu'il entretient avec les autres groupes et conduire à la connaissance des relations entre sujets sociaux. L'étude de ces relations touche à un problème fondamental de la psychologie sociale : celui de la constitution du « sujet social » (individu ou groupe) qui reçoit dans et par la relation existence et identité sociales. Les phénomènes de « solidarité sociale » (comparaison et reconnaissance sociale) sont également fondés sur la relation et jouent un rôle important dans la constitution des groupes, comme les processus d'organisation et d'influence. Pour chacun de ces phénomènes, nous disposons déjà d'un corps plus ou moins développé de connaissances, théories ou expériences. Enfin le langage, domaine plus nouveau pour la psychologie sociale, doit être étudié dans sa dépendance par rapport aux structures de la communication, pour ce qui est des propriétés de la langue, et dans ses rapports avec l'idéologie, pour ce qui est de son aspect sémantique, les lois de la formation et du changement de sens étant connectées avec les lois sociologiques.

Voilà donc ce qui me paraît être le domaine de la psychologie sociale : les sujets sociaux, groupes ou individus, qui amenés à constituer leur réalité sociale et leur réalité tout court, à s'y mouvoir, connaissent l'idéologie comme production, la communication comme échange et consommation et le langage comme monnaie. Ce rapprochement avec l'économie n'est qu'une analogie mais c'est une analogie qui permet de poser les liens entre ce qui mérite, selon moi, l'étude théorique et empirique. Elle permet de souligner l'importance d'introduire du sens et de la cohérence dans la définition d'un champ possible d'investigation.

Au terme de cette présentation que j'ai voulue sans voile mais non sans espoir, disons d'une lucidité optimiste, j'en appellerai au lecteur. Le temps est passé où il fallait acquérir des habiletés et imposer, par des voies extérieures, une discipline difficilement reconnue. Il faut aller à la racine et apprendre comment traduire les réalités de notre société en termes psychosociologiques, travailler théoriquement à les analyser et comprendre le difficile rapport de l'individu et de la société qu'elles impliquent. Pour cela, passant outre aux préjugés qui en détournent les curiosités, il faut s'appuyer sur l'acquis de notre discipline. Et cet ouvrage est là pour servir de guide. Mais il faut désormais que les chercheurs soient aussi des créateurs, les inventeurs d'une science de notre société, devenant par là des interlocuteurs valables dans la communauté des savants. Puissent certains esprits, ici et ainsi informés, venir rejoindre les rangs clairsemés d'une discipline à peine naissante en Europe, et qui mérite d'être mieux armée pour innover, dans l'originalité et l'autonomie.

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