PRÉFACE
de
SERGE MOSCOVICI
Bien que récemment apparue dans le champ des sciences
humaines, la psychologie sociale a connu aux États-Unis un essor rapide et
décisif qui la classe aujourd'hui parmi les disciplines les plus marquantes et
fécondes. Il n'en fut pas de même en Europe où elle a longtemps présenté les
stigmates du sous-développement : faiblesse numérique des spécialistes
qualifiés empêchant d'atteindre la « masse critique » qui autorise
une production dynamique et originale ; entreprises isolées, mal connues
et peu coordonnées ; sous-équipement institutionnel et scientifique ;
non-reconnaissance académique ; état de dépendance à l'égard des
orientations venues d'outre-Atlantique... Si pour certains pays, la situation
évolue dans un sens positif depuis quelques années ; si un effort européen
réussit à favoriser les échanges et le développement cohérent d'une
psychosociologie continentale [2] ;
on doit regretter en France un état de relative stagnation due à la persistance
de certains obstacles au nombre desquels les résistances intellectuelles ne
sont pas les moindres.
Chez nous, dernière venue et parente pauvre des sciences
de l'homme, la psychologie sociale a singulièrement pâti des difficultés qui
entravent l'expansion et la diffusion de la recherche fondamentale.
Parallèlement, les débouchés ouverts par le marché privé ont encouragé la
prolifération des applications pratiques, induisant par là une image de la
discipline comme pure technique d'intervention sociale. Par suite, elle se
trouve dans la position paradoxale d'être tout à la fois mal connue dans ses
aspects les plus recevables scientifiquement et prise à partie, avec une
réitération opiniâtre, par les critiques épistémologiques et idéologiques. Les
sciences qui lui sont apparentées s'accommodent, sans inconfort, de sa
récusation globale et de l'emprunt scrupuleux aux travaux qui la représentent.
Divers courants de pensée cristallisent sur sa méconnaissance les griefs dont
ils accablent l'ensemble des sciences humaines. [3]
Cette dynamique se traduit dans la désaffection que les jeunes esprits
manifestent pour la recherche et la réflexion théorique en psychologie sociale
et la fuite des talents vers le secteur privé ou d'autres régions du champ
intellectuel. Et le cercle vicieux du piétinement est noué.
En tout cela, il y aurait matière à une intéressante
analyse psychosociologique des préjugés qui régissent implicitement les
rapports au sein de la communauté scientifique. De même serait-il aisé de
retrouver, sous l'emballage de la critique épistémologique ou idéologique, les
anciennes oppositions philosophiques aux sciences sociales. Tous ces
commentateurs aussi sévères que peu inventifs qui, citant Bachelard ou Koyré,
mais pensant Brunschvicg ou Ravaison, usant d'une langue néo-kantienne mâtinée
de marxisme, condamnent, sans les connaître, les efforts d'une discipline à
comprendre les phénomènes essentiels de la vie sociale ou politique
(l'influence, la communication, les conflits, les représentations sociales, les
idéologies, etc.) ne font que réconforter de vieilles préventions et perpétuer
une forme d'esprit et de questionnement contraires au travail expérimental et
théorique.
Mais pour importants que soient sociologiquement ces
défenses, ces « retours du refoulé », pour justifiées que paraissent
certaines critiques épistémologiques, idéologiques, ou politiques adressées aux
psychosociologues, en discuter ici n'est pas la tâche primordiale. Il y a plus
urgent (et il vaut mieux attendre, du reste, que tous ces discours passent à
« l'œuvre » pour savoir exactement ce dont ils sont le discours et
pourquoi ils prétendent représenter quelque chose plutôt que rien). Pour
redresser une situation dont bientôt nous serons les seuls à souffrir, et à l'avenant des autres pays d'Europe
occidentale et orientale, libérer les énergies qui aideront au progrès de la
discipline, il est deux tâches plus immédiates et plus humbles. La première est
d'information : tel est le but du présent ouvrage. La seconde, visée de
cette préface, est de découvrir un domaine de pensée dans la richesse de ses
contradictions et de sa conquête. Alors, en connaissance de cause, pourra
s'instaurer un débat sur le fond. Car la seule illustration digne d'une science
est sa pratique et sa seule défense la vitalité de ses problèmes et de ses tensions
internes. Elle n'a pas à se situer par rapport à un modèle idéal ou par rapport
à un paradigme qui joue le rôle d'un système normatif et exprime davantage les
pressions d'un groupe social particulier que les exigences de la découverte et
de la vérité. À cet égard, elle est nécessairement et constamment imparfaite et
ceux qui la pratiquent doivent se dire, à l'instar de Guillaume d'Orange :
« Il ne suffit pas d'espérer pour entreprendre ni de réussir pour
persévérer ». Pour la psychologie sociale ceci est particulièrement
évident, tant est grand le décalage entre ses réussites technico-pratiques et
ses accomplissements scientifiques, tant est visible l'écart entre les missions
dont elle est investie par sa position dans une classification des sciences sociales
et les missions qu'elle remplit effectivement pour l'avancement du savoir.
Il ne saurait être question, dans les quelques pages
imparties à cette préface, de brosser un tableau historique de la psychologie
sociale ou de dresser le panorama de ses liens organiques ou accidentels avec
l'ensemble des sciences humaines. Ceci ferait la matière d'un ouvrage, somme
toute étroitement dépendant d'options personnelles en ce qui concerne tant
l'échelle de valeurs qui ordonne entre elles les dites sciences que la
hiérarchie des centres d'intérêts de la psychologie sociale. Entendant surtout
découvrir sous son vrai jour, c'est-à-dire en sa juste importance et sa juste
place, la production contemporaine d'une communauté scientifique en
développement, avec les richesses et les approximations que cela suppose, je
m'attacherai à mettre en évidence les problèmes concrets que la discipline
rencontre pour poser sa légitimité, son autonomie et sa cohérence, les thèmes
essentiels autour desquels se sont mobilisés les efforts, et les directions
dans lesquelles ils doivent à l'avenir s'orienter pour que la psychologie
sociale atteigne à un statut scientifique authentique.
De quelque côté que l'on se tourne, la psychologie sociale
fait question ou se trouve mise en question. Que ce soit dans les sciences
environnantes ou chez les psychosociologues eux-mêmes, il est aisé de déceler
des ambiguïtés, des oppositions quant à la position de la psychologie sociale
ou quant aux choix théoriques ou méthodologiques qui en définissent l'identité.
Désigner quelques-unes de ces divergences, tensions voire mésinterprétations
majeures fera le propos de la première partie de cette présentation. J'y
examinerai d'abord les conceptions qui tendent à réduire de l'extérieur la
portée ou la visée de la discipline, pour ensuite montrer comment, en tant que
mouvement de pensée, elle reste encore marquée par des tensions internes qui
tout à la fois assurent son dynamisme et menacent son unité.
Comme avers, la seconde partie, présentera l'acquis et les
progrès récents enregistrés dans la recherche. Introduisant directement aux
analyses documentaires, elle dégagera les principales tendances qui ont guidé
les préoccupations théoriques ou empiriques au cours de la dernière décade et
sera amenée, de ce fait, à insister sur la psychologie sociale expérimentale.
Ainsi seront soulignés les thèmes les plus importants, historiquement ou
théoriquement, qui ont retenu l'attention jusqu'à présent ou méritent de le
faire à l'avenir.
Se fondant sur cette double description, la conclusion de
la préface, avancera des réflexions, très personnelles, pour servir à un
meilleur établissement de la discipline. Je formulerai ainsi quelques-uns des
impératifs auxquels devrait répondre, selon moi, l'activité des chercheurs pour
pallier les difficultés rencontrées dans le passé et entreprendre des progrès
décisifs.
[1] Directeur
d'Études à l'École Pratique des Hautes Études. Fellow au Center for Advanced Study in the
Behavioral Sciences (1968-1969).
[2] Cf. JAHODA, G. ; Moscovici, S. « European
association of experimental social psychology », Social Science Information/Information sur
les Sciences sociales 6 (2/3), avril-juin 1967.
[3] Par
exemple, cf. HERBERT, Y. « Réflexions sur la situation théorique des sciences sociales et
spécialement de la psychologie sociale », Cahiers pour l'Analyse 2 : 174-203.
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