PRÉFACE
Deuxième Partie
2. Les courants actuels
de la recherche psychosociologique
En 1953, T. Newcomb remarquait dans un rapport de tendance
pour l'Annual Review
of Psychology, que la récente publication de manuels exclusivement
consacrés à la psychologie sociale illustrait à la fois l'unification
progressive du champ et son manque total d'intégration. En effet, sur les cinq
manuels qu'il considérait, on ne trouvait aucun thème qui soit commun à tous,
et 50 % des thèmes rapportés à la discipline n'étaient mentionnés que dans
un seul ouvrage. Aujourd'hui, à juger d'après le même critère, nous devons
reconnaître un progrès considérable dans le sens d'un resserrement des domaines
de recherche. S'en tenant aux cinq manuels parus depuis 1964, [1]
on devra constater une très grande concordance quant à la désignation des
problèmes ressortissant à la psychologie sociale, un très large recouvrement
des études rapportées. Si les manuels diffèrent, c'est essentiellement en
raison des catégories ou concepts employés par les auteurs, de l'organisation
des sous-thèmes de recherche en fonction de leur option théorique propre. Mais
au niveau des résultats, comme des théories, au niveau de l'adjonction
progressive de nouvelles aires de préoccupation comme à celui du déplacement de
certains accents ou centres d'intérêt, il existe un consensus indéniable. Enfin
peut-on espérer dégager le propre de la psychologie sociale de la seule
considération de sa production récente.
C'est cette production que je vais maintenant essayer de
dépeindre dans les aspects les plus saillants du point de vue de leur
pertinence scientifique. J'insisterai surtout sur les travaux de
psychosociologie expérimentale puisqu'aussi bien c'est dans cette voie qu'ont
été réalisés les progrès les plus dignes d'intérêt. [2]
Pour cette même raison la sélection des ouvrages et des articles analysés dans
la partie documentaire à laquelle j'introduis, a surtout été faite dans la
littérature expérimentale. J'observerai pour décrire les aires de recherche un
plan légèrement différent de celui qui a été retenu dans la présentation des
analyses documentaires. Alors que dans cette partie de l'ouvrage, on a essayé,
par la seule distribution des comptes rendus, d'apporter des nuances
susceptibles d'ouvrir au lecteur des perspectives de réflexion, et de suggérer,
dans les orientations d'étude, des distinctions ou des rapprochements qui ne
sont pas toujours ouvertement établis, je me bornerai, ici, à souligner les
domaines majeurs où s'enregistre un accord, sensible surtout dans la
psychosociologie américaine. Ce tableau, forcément succinct, s'ordonnera autour
de quatre thèmes qui, comme objets ou comme rubriques, drainent le plus gros de
la recherche empirique ou théorique : le changement d'attitude ; la
communication sociale ; les groupes restreints et les processus
d'influence ; la perception sociale. À ces thèmes centraux qu'il ne faut
en aucun cas considérer comme une image fidèle de l'organisation du champ,
seront à l'occasion rattachés certains courants non encore suffisamment
développés pour être traités de façon autonome. Infine, j'aborderai les récents
progrès en méthodologie dont on a volontairement renoncé à parler dans la
partie documentaire, d'une part parce que l'on a choisi de mettre l'accent sur
les contenus d'une discipline qui a été vue trop souvent dans son aspect
méthodologique, d'autre part, parce que la question méthodologique est trop
vaste pour être épuisée en quelques analyses. [3]
I. Le
changement des attitudes : « questions empiriques et modules explicatifs
Traditionnellement, si l'on peut dire, le problème de la
formation et du changement des attitudes constitue un terrain d'élection pour
la psychologie sociale. Il a, depuis les premiers travaux français sur la
suggestion, au début de ce siècle, une longue et solide histoire expérimentale,
jalonnée par la comparaison de l'influence des experts et des majorités, autour
des années 30, les expériences classiques de Sherif et de Asch sur l'influence
interpersonnelle dans l'estimation de stimuli physiques, les travaux sur la
persuasion du groupe de Yale, au lendemain de la guerre, et plus récemment,
l'analyse de la structuration cognitive des attitudes, à travers les modèles
dits de « cohérence » (consistency).
Durant les quinze dernières années, les efforts ont surtout été orientés
par le souci de consolider certains résultats, et par des controverses
théoriques opposant les tenants de la théorie de l'apprentissage et du
renforcement à ceux qui utilisent un modèle cognitif, comme celui de la
dissonance.
Au plan de la consolidation des résultats, il convient
surtout de noter les recherches inspirées par l'école de Yale. Sous la conduite
de Hovland, un groupe de chercheurs a étudié la persuasion en utilisant un
paradigme expérimental qui soumettait une audience à une communication
persuasive standardisée en vue de provoquer une modification d'opinion ou
d'attitude, mesurable dans sa direction et son intensité. Un cycle de
recherches faisant varier toute une série de facteurs au niveau de la source de
communication, des caractéristiques du message ou des propriétés de l'audience,
devait aboutir à la publication d'un ouvrage en 1953. [4]
Depuis lors certaines des expériences consignées dans cet ouvrage ne purent
être répliquées ou aboutirent à des résultats contradictoires. On fut donc
conduit à une analyse plus détaillée des problèmes et particulièrement à un
approfondissement des processus psychologiques impliqués dans le changement
d'attitude : effets attribuables à l'ordre de présentation des arguments
dans une communication persuasive, relation entre personnalité et suggestibilité,
entre organisation des attitudes et changement.
Dans la même ligne de préoccupation, se sont développées
des théories partielles et locales dont un des meilleurs exemples se trouve
dans la théorie de l'inoculation de W. McGuire (1962). [5]
Cet auteur fait une application analogique de la théorie de l'immunisation
contre les maladies à virus, pour définir les conditions de la résistance à la
persuasion, et trouver des procédures favorisant la défense de certaines
attitudes ou croyances contre les attaques de la propagande.
Mais, c'est au plan de la controverse que se remarquent
les travaux les plus stimulants, pour la plupart centrés autour du phénomène de
« l'auto-persuasion » et des conditions dans lesquelles il se
produit. Ce problème mis en lumière par la théorie de la dissonance [6]
représente un important déplacement par rapport à des approches comme celles
dont je viens de parler. Ces dernières explorent les conditions de la
persuasion à travers l'information, le raisonnement, les appels émotionnels, la
suggestion du prestige, etc. Elles sont fondées sur l'assertion que les
changements de comportement passent par les changements d'attitudes auxquelles
est conférée la valeur de déterminants de la conduite. Mais avec la théorie de
la dissonance, avancée depuis 1957 par Festinger, l'approche du problème est
renversée : la question n'est plus de modifier la conduite par les
attitudes, mais au contraire d'agir sur ces dernières par le biais du
changement de comportement. C'est par quoi cette théorie se démarque, en ce
qu'elle a d'essentiel, des modèles de persuasion ou des modèles cognitifs qui
en sont cependant souvent rapprochés. En effet, elle n'est pas simplement une
variante parmi d'autres de l'hypothèse de l'équilibre qui permet de rendre
compte du changement d'attitude par le jeu d'une réorganisation cognitive ayant
pour finalité de réduire un déséquilibre entre des éléments cognitifs et/ou
affectifs, comme c'est, grosso modo, le cas pour les modèles de Heider,
Newcomb, Osgood, Rosenberg. [7]
Certes elle met l'accent sur une dynamique intra-individuelle et sur la valeur
motivationnelle des tensions afférentes à un déséquilibre des cognitions,
entendues au sens large ; mais elle tient son unicité d'avoir insisté sur
le rôle d'une décision d'action dans la structuration cognitive subséquente et
dans le changement d'attitude. À ce titre un de ses corollaires, l'hypothèse
dite de « l'insuffisance de justification » introduit directement au
problème de l'auto-persuasion et a des implications pratiques considérables,
susceptibles d'intéresser tous ceux qui s'interrogent sur l'importance relative
du contrôle de la conduite et du contrôle des croyances, de l'éthique etc.
Selon cette hypothèse, moins on fournit de justification à une personne qui se
trouve contrainte d'agir contre ses opinions, plus elle aura tendance à réduire
la dissonance ainsi produite en changeant ses attitudes pour les rendre
conformes à son comportement. Une expérience célèbre « 20 dollars pour un
mensonge » a, par ses prédictions et résultats surprenants (moins on paye
quelqu'un pour mentir, plus il a tendance à croire à son mensonge), provoqué
une longue controverse, riche en réplications et en interprétations
alternatives. Parmi celles-ci, les plus importantes sont dues aux adeptes de la
théorie de l'apprentissage qui, selon une ligne de réflexion antérieure à la
théorie de la dissonance, ont cherché à montrer que le changement d'attitude
est proportionnel à l'importance de l'incitateur. Alors que la théorie de la
dissonance suppose que l'individu réévalue les facteurs de sa décision pour que
ses évaluations et ses comportements soient cohérents, par quoi il se persuade
que son comportement est justifié, la théorie de l'apprentissage (à travers les
travaux de Janis et King sur le « role-playing »,
en particulier) montre que plus les incitateurs de la conduite sont importants,
plus l'individu s'engage, s'applique à réaliser l'acte demandé, plus il le
connaît et se convainc de sa justesse. Cette controverse théorique a engendré
des recherches nombreuses, presque à l'excès. L'une et l'autre hypothèses ont
reçu confirmations et infirmations, et, aujourd'hui encore, il ne semble pas
que l'on puisse rassembler les résultats dans une généralisation unique. On a
suggéré qu'une distinction devait être établie entre la décision de s'engager dans un acte non conforme à ses opinions
(décision qui déclencherait un processus de réduction de dissonance) et le fait
de l'acte lui-même (susceptible de provoquer un processus particulier
d'auto-persuasion obéissant aux lois du renforcement).
Ces dix dernières années ont été fécondes pour la théorie
de la dissonance, les recherches bourgeonnant autour de ses quatre thèmes
d'application majeurs : les conséquences d'une décision, les effets de la
contrainte à l'accord, la recherche d'information, et divers phénomènes
d'interaction comme la comparaison sociale. Il convient de souligner l'apport
fourni par des chercheurs comme Brehm et Cohen [8]
ou comme Zimbardo [9]
dans l'extension de la théorie, le raffinement des concepts et l'enrichissement
des procédures empiriques qui adjoignent de nouvelles variables de comportement
ou de nouveaux indices (d'apprentissage ou physiologiques) pour mesurer les
phénomènes de dissonance et assurer la validité des indicateurs purement
verbaux. Cependant que, dans la querelle expérimentale, les représentants de la
théorie de l'apprentissage contribuaient à un progrès expérimental certain dont
on est en droit d'espérer la mise en place d'une opérationnalisation et d'une
procédure plus rigoureuse dans l'étude de processus aussi subtils.
À travers cet exemple se dégage clairement l'évolution
d'un champ qui est encore marqué, au niveau des résultats expérimentaux par
l'ambiguïté et l'incohérence, mais qui s'organise néanmoins, fait relativement
rare, selon des lignes théoriques.
Touchant aux attitudes, il est nécessaire de rappeler
certaines tendances de recherche qui ne sont pas proprement ou exclusivement
expérimentales, mais qui ont fortement contribué au développement du champ. Je
veux parler, d'une part des travaux qui ont cherché à décrire les dimensions et
la structure de divers champs d'opinion ou de représentation et dont certains
exemples se retrouvent dans la psychosociologie française (C. Andrieux ;
P. H. Chombard de Lauwe ; S. Moscovici [10]).
D'autre part des recherches qui ont défini, dans le cadre d'une théorie
psychologique, le système de leur organisation comme l'illustre l'ouvrage de M.
Rokeach The open and closed mind. [11]
II. La communication sociale
Historiquement et scientifiquement, la communication
sociale occupe une position nodale dans la psychologie sociale. Historiquement
parce que c'est avec ce domaine que la discipline est devenue un champ
scientifiquement défini, grâce aux travaux de Lazarsfeld, Hovland et Lewin.
Scientifiquement parce que la communication commande les phénomènes essentiels
qui régissent l'élaboration et la pérennité des relations sociales et de leurs
produits (des attitudes, représentations aux idéologies ; des performances
de groupes aux changements sociaux, etc.). J'emploie à dessein la notion
globale de « communication sociale » [12]
pour désigner un domaine qui par son importance mériterait un traitement
théorique systématique et unitaire, mais je reste conscient du fait
qu'actuellement, comme dans le passé, il s'agit d'un champ kaléidoscopique où
se rencontrent des approches, des objectifs et des concepts totalement
hétérogènes. Parce que la communication a été saisie à travers des
comportements très divers, et dans une perspective surtout instrumentale pour comprendre
les phénomènes de changement d'attitude (au niveau individuel pour la
persuasion, au niveau collectif pour les moyens de communication de masse) et
certains processus de groupe (organisation, productions, structure, etc.) son
étude qui mobilise pourtant une cohorte de sociologues, psychologues et
linguistes ou littérateurs, ne présente aucune cohérence théorique. Sauf à y
trouver des liens purement artificiels (comme c'est le cas des ouvrages de
sociologie sur les communications de masse qui accordent quelques pages aux
phénomènes psychologiques, ou dans les esquisses psychosociologiques qui
réservent un chapitre aux mass media) on ne sait parler de la communication que
sous ses aspects parcellaires qui suffisent, néanmoins, amplement à en démontrer
l'importance et l'extension : recherches sur les communications de masse,
les moyens de communication et les processus de diffusion ; recherches sur
les conditions et effets de la communication persuasive ; recherches sur
les rapports entre propriétés du langage et propriétés ou conditions de la
communication.
Autour de ces travaux, un courant original, sensible en
Europe en particulier avec les travaux de S. Moscovici et R. Rommetveit, [13]
devrait conduire sous peu à l'établissement d'une psychosociologie du langage,
complétant la compréhension des phénomènes linguistiques à la lumière de
l'exploration systématique de leur fonction de communication.
III. Les groupes restreints et les processus d'influence
Si l'on en juge par les quelque trois mille titres
recensés comme se rapportant à l'étude des petits groupes, nous sommes là
devant un des domaines les plus riches et les plus prolifiques de la
psychologie sociale. Mais il faut se garder de considérer globalement cet
ensemble de recherches et distinguer les cas où les groupes restreints ont été
pris comme objets spécifiques donc étudiés du point de vue de leurs propriétés
et de leur fonctionnement, et les cas où ils s'offrent comme un moyen
d'approcher des processus collectifs repérables dans d'autres contextes, comme
une miniaturisation de situations sociales réelles. C'est pourquoi il est
difficile de trouver une théorie générale se rapportant à ce domaine ;
c'est pourquoi également on a choisi dans la partie documentaire de diviser les
chapitres se rapportant aux groupes restreints en deux rubriques l'une plus
proprement réservée aux propriétés, productions et processus analysables au
niveau des petits groupes ; l'autre se rapportant à des phénomènes
psychosociologiques autonomes dont l'étude s'effectue au niveau des petits
groupes (influence, pression sociale, hiérarchie, leadership, etc.). De ce fait
ont été traités dans des chapitres particuliers, des phénomènes qui, pour
ressortir ordinairement à une classification dans les petits groupes, sont plus
favorablement étudiés au niveau de la dyade, sont plus facilement isolables en
tant qu'aspects de l'interaction (négociation-échange), ou encore se rapportant
à des processus psychologiques ou mentaux spécifiques (processus de décision
par exemple).
À travers ces différentes rubriques je dégagerai,
ci-après, quelques-uns des problèmes ou des phénomènes qui en raison de
l'attention qu'on leur a accordée par le passé ou en raison de leur importance
actuelle dans le développement de la recherche méritent une mention
particulière.
1. La résolution de problème en groupe
La comparaison entre les performances individuelles et
celles d'un groupe figure parmi les plus anciennes des préoccupations en
psychosociologie. Après lui avoir apporté un intérêt sporadique, les chercheurs
ont abouti au cours des quinze dernières années à l'établissement de
propositions relativement solides et définitives, aidés en cela par
l'utilisation de modèles mathématiques qui ont permis des mesures claires et
cohérentes dans l'analyse de la production des groupes. Un progrès qui mérite
d'être signalé, a également été réalisé dans un secteur connexe, celui de la
« facilitation sociale » (comparaison de performances individuelles
en situation solitaire et sociale) par R. Zajonc. Celui-ci a utilisé les
nouveaux concepts de la théorie de l'apprentissage pour intégrer et synthétiser
un ensemble de travaux jusqu'alors sans unité, ni cohérence. On trouvera dans
ce cas un exemple heureux de reprise théorique d'une accumulation empirique,
étalée de façon désordonnée dans le temps. [14]
L'analyse de la production des groupes a donné lieu à une
controverse quant à savoir ce qui de la structure du groupe ou de la tâche
était déterminant : certains prenant la tâche comme variable indépendante
et le groupe, son organisation, comme variable dépendante, d'autres faisant
l'inverse. Les chercheurs français ont quelque peu contribué à l'avancement de
cette question : Faucheux et Moscovici montrant que la structure de la
tâche influe sur le groupe et rend compte en interaction avec lui des
performances. [15]
Flament, proposant un modèle d'analyse qui intègre ces diverses tendances,
faisant dépendre l'efficience d'un groupe de l'ensemble groupe/tâche,
organisation sociale/organisation de l'environnement. [16]
À propos des problèmes de décision, on trouvera une
nouvelle approche de la comparaison « individu-groupe »dans les
travaux sur le « risky shift » (Wallach, Kogan et Bem [17])
qui ont démontré que dans les choix engageant un risque, les groupes ont
tendance à adopter des décisions plus risquées que ne le sont celles de leurs
membres pris individuellement. Il semble que la discussion au sein du groupe
ait une prépondérance déterminante dans cette orientation vers le risque dont
on voit l'explication soit au niveau de la « rhétorique » – les
individus les plus entreprenants ou audacieux auraient un discours plus
persuasif qui entraîne le groupe – soit au niveau du partage, de la diffusion,
des responsabilités. Ces travaux ont connu un retentissement certain ces
dernières années dans la mesure où ils allaient contre des conceptions, plus ou
moins implicites mais généralement répandues, sur l'influence modératrice des
groupes. On pense en effet que les jugements individuels ont tendance à être
extrêmes et que le groupe atténue cette extrémisation en raison des pressions à
l'uniformité qui s'y exercent et de la nécessité d'y faire converger les
opinions individuelles autour d'un consensus moyen ou d'un plus petit commun
dénominateur. Mais, avec et au-delà des recherches sur le « risky-shift »,
des travaux récents mettent en évidence que l'interaction en groupe produit un
effet d'extrémisation, de polarisation des opinions ou des jugements toutes les
fois que les membres du groupe sont fortement impliqués dans leur participation,
s'investissent dans le travail collectif, toutes les fois que la situation est
structurée par des normes partagées. Le « risky-shift » ne serait
alors qu'un cas ou une illustration de cette extrémisation et non un effet
spécifique lié au contenu de certaines décisions prises en groupe ainsi que le
voudraient certains auteurs. Cette interprétation, applicable à tous les cas
susceptibles de faire émerger un engagement normatif, remet en question la
généralité de certaines propositions sur les processus d'influence en groupe
comme le montrent les travaux de Tajfel et Wilkes ; [18]
Moscovici, Chatel, Zavalloni. [19]
Il me paraît y avoir là une direction de recherche féconde pour le futur.
2. Influence, pressions et hiérarchies sociales, leadership
Parmi les phénomènes dont l'expérimentation sur les petits
groupes a permis l'exploration, il faut souligner l'importance des phénomènes
d'influence sous leur forme générale, conformité-déviance, ou sous leurs
spécifications : leadership, hiérarchies et pressions sociales.
L'influence est sans nul doute le problème théorique
fondamental de la psychologie sociale. Comme je viens de le laisser entrevoir,
les chercheurs se sont surtout attachés jusqu'à présent aux différentes formes
de pression et de contrôle que le groupe exerce sur ses membres, qu'il s'agisse
des phénomènes de conformité, d'établissement de normes, ou des pressions à
l'uniformité (Asch, Sherif, Festinger etc.). Actuellement, se dégage une
nouvelle orientation d'étude à travers des travaux qui s'orientent vers le
changement social et l'innovation ainsi que vers les phénomènes d'influence dus
aux minorités (Faucheux, MOSCOVICI [20]).
Le leadership fut, au cours des dernières décades un
centre d'intérêt majeur en raison de ses incidences pratiques immédiates. On a
d'abord tenté de préciser les caractéristiques du leader, les contraintes de
son rôle, et les conséquences des différents styles de commandement sur le
fonctionnement des groupes. Autour de ce dernier thème, s'est engagé, depuis
les expériences désormais classiques de Lewin, Lippit et White, un débat entre
les partisans du style permissif ou démocratique et ceux du style autoritaire.
Fiedler, pratiquant conjointement et complémentairement l'expérimentation et
l'étude sur le terrain a contribué de manière exemplaire, à l'éclaircissement
des conditions de meilleure efficacité des différentes méthodes de direction
des groupes. [21]
Les tendances les plus récentes, inscrivent le leadership dans le phénomène
plus vaste de l'influence sociale et le rapportent à la situation du groupe et
aux relations d'interaction entre les membres du groupe, quelle que soit leur
position (Hollander [22]).
Étroitement solidaires du domaine de l'influence, les
études sur les hiérarchies sociales (effets des positions dans le groupe sur les
communications et les relations interpersonnelles) et le problème du pouvoir rencontrent une attention accrue,
particulièrement en Europe (M. Mulder [23]).
De la même manière, observe-t-on dans l'étude des pressions sociales, un effort
pour intégrer des concepts tels que ceux de normes et de rôles dans une théorie
de l'influence (R. Rommetveit [24]).
3. Échange, conflit et négociation
Dans le prolongement de certaines préoccupations nées de
l'étude des petits groupes, l'interdépendance et le conflit sont devenus un
pôle attractif de la psychologie sociale, depuis 6 ou 8 ans. Ainsi peut-on
observer dans une œuvre comme celle de Morton Deutsch, l'évolution d'une
recherche qui part des relations de coopération et de compétition dans les
petits groupes pour aboutir à l'étude du conflit et de la négociation au sein
des dyades ; il semble même qu'aujourd'hui l'analyse de la négociation et
des situations de jeu soit la voie royale dans l'approche de l'interaction. [25]
L'essor de ce domaine doit beaucoup à l'apport de la théorie des jeux telle
qu'elle s'est développée en économie et en science politique, et aux théories
psychosociologiques de l'échange que Thibaut et Kelley ont rassemblées dans
leur ouvrage The social psychology of group. [26]
Les recherches ont essentiellement porté sur : le développement de la
coopération en situation d'information et de communications réduites ;
l'exercice du pouvoir et le contrôle des relations interpersonnelles ; le
rôle de la communication dans la résolution des conflits ; les stratégies
et processus de négociation et de marchandage ; le développement de normes
de loyauté et d'équité pour résoudre les problèmes de l'interdépendance. On
verra dans cet ensemble de questions un exemple assez pur de réalisations
scientifiques issues de la demande et de la pratique sociale. Malgré son
intérêt ce domaine laisse à désirer : on y demeure à une phase
exploratoire, les recherches y sont dispersées et la théorie en est absente,
sinon au titre de schémas très généraux, ou de micro-théories très localisées.
IV. La perception sociale
C'est vers les années 30 que s'est ouvert le domaine
d'étude de la perception sociale, qui est entendue généralement au sens de
perception des personnes, encore qu'il faille souligner l'intérêt de travaux
qui, longtemps peu nombreux, connaissent un regain de vigueur, notamment en
Angleterre avec H. Tajfel [27]
et s'intéressent aux déterminants sociaux des processus perceptifs.
Au départ, deux problèmes ont mobilisé l'attention :
celui de la perception des émotions et celui de l'exactitude du jugement sur
autrui. D'un intérêt théorique et pratique indéniable, ils n'ont pu être
traités adéquatement dans la mesure où se rencontre à leur propos la
difficulté, apparemment insurmontable, de trouver un critère d'exactitude perceptive.
Pour autant que l'on parle d'exactitude en perception sociale, il est
nécessaire d'avoir une définition du stimulus social indépendante du processus
étudié : cette exigence a conduit à une situation absurde où les jugements
des psychologues furent utilisés dans certains cas comme un critère d'expert
pour évaluer les jugements des sujets, alors qu'au même moment d'autres
expériences remettaient fortement en cause cette exactitude. Une étape fut
franchie, après la deuxième guerre mondiale, lorsque les chercheurs prirent les
réponses de la personne stimulus (échelles d'auto-évaluation, inventaires de
personnalité, etc.) comme le critère auquel mesurer l'exactitude de
l'estimation que l'observateur donnait des mêmes réponses. Mais il est apparu
que cette méthode, dont Cronbach fit une critique détaillée, ne fournissait pas
de données correspondant spécifiquement à la perception de la personne stimulus
et qu'elles réfléchissaient tout autant la conception ou le savoir général que
les sujets avaient sur la conduite humaine ou les projections de leurs
caractéristiques personnelles. Il s'ensuivit, cela va sans dire, un déclin de
l'attention portée à ce domaine au cours des dernières années.
Depuis une période récente, cependant, on observe un
renouveau des études sur la perception sociale avec un déplacement du centre
d'intérêt vers les facteurs qui produisent des variations dans les perceptions
et les jugements. Et, ce qui est plus important, on peut remarquer aussi des
tentatives pour organiser théoriquement l'ensemble de ce domaine autour de la
notion de « responsabilité causale », d'« attribution de
causalité ». S'inspirant des concepts proposés par F. Heider en 1958 (The psychology of interpersonal
relations [28])
cet effort a bénéficié de la contribution de Thibaut et Riecken au plan des
paradigmes expérimentaux, et connu sa plus grande expansion avec celle de E.
Jones [29]
qui étudie les évaluations de la conduite selon que cette dernière est
rapportée à des causes internes ou externes, ainsi que les processus d'inférence
de certaines dispositions personnelles à partir des comportements observables.
De fait, ce domaine, grâce au déplacement d'éclairage qui
s'y est opéré, s'affirme à nouveau comme un secteur central et fondamental de
la psychologie sociale. On peut augurer qu'il sera appelé à connaître des
développements considérables, compte tenu des progrès constatables au niveau
des modèles théoriques et des nombreux travaux qui peuvent y être rattachés.
Ainsi, D. Bem dans une reprise critique d'expériences sur la dissonance vérifie
une hypothèse skinérienne sur l'auto-persuasion en faisant appel à des concepts
et des procédures qui relèvent de la théorie de l'attribution dans la mesure où
il demande à ses sujets de faire des inférences sur les attitudes d'une personne
à partir de ce qu'ils connaissent de son comportement et des conditions dans
lesquelles il s'est inscrit. [30]
Un autre exemple peut être trouvé dans les études de Schachter et Singer sur
l'influence sociale dans la détermination et la qualification des états
émotionnels [31] :
se rapportant à la perception du corps propre, ils démontrent que si un état
émotionnel ne peut être attribué à une cause externe (situation sociale ou
agent chimique) seul le recours à l'influence sociale et à autrui permet
d'identifier, de qualifier les états internes. Ces deux exemples, empruntés à
des univers de préoccupation fort différents et apparemment sans rapport direct
avec la théorie de l'attribution de causalité, laissent pressentir la portée de
cette dernière.
On peut également rattacher à la notion de responsabilité
causale, les récentes recherches qui s'appliquent aux conduites volontaires où
le sujet social cherche à s'affirmer comme source de son comportement, telle l'étude
de Brehm sur la « réactance psychologique », inspirée par la théorie
de la dissonance et portant sur les réactions de l'individu privé d'une
liberté, ou menacé de l'être. [32]
Traditionnellement, on aborde l'étude des relations
intergroupes, dans le même cadre que celui de la perception sociale dans la
mesure où cette dernière dépend souvent de l'appartenance à un groupe au niveau
du sujet percevant ou de la personne perçue, ou des relations interpersonnelles
qui s'établissent entre eux. Le domaine des relations inter-groupes, encore mal
assis dans son autonomie, malgré des travaux importants de Sherif, mérite
cependant dans l'avenir de recevoir un traitement plus approfondi et
systématique dans la mesure où toute réalité de groupe est déjà une réalité
d'intergroupe, où l'identité d'un groupe, les relations entre les sujets qui le
composent, la réalité sociale qu'ils élaborent, dépendent étroitement des
relations que le groupe entretient avec les groupes qui l'entourent.
V. Méthodologie et stratégie de la recherche expérimentale
Dans l'ordre méthodologique, de grands progrès ont été
réalisés du point de vue expérimental cependant qu'émergeaient conjointement
des questions touchant à la stratégie de recherche.
1. Méthodologie de la recherche
Au rang des développements expérimentaux récents, il
convient de signaler tout d'abord, le recours sans cesse accru à des variables
physiologiques dans les plans expérimentaux, [33]
soit comme variable indépendante comme c'est le cas des travaux de Schachter et
Singer sur l'interaction entre les facteurs physiologiques et sociaux dans la
génération des états émotionnels, soit – et cette tendance nouvelle connaît une
vogue sans cesse croissante – comme variable dépendante. Dans ce cas, des
mesures telles que la pression ou la composition sanguine, le rythme cardiaque,
etc. sont considérées comme plus certaines que les mesures verbales
habituellement recueillies, parce qu'objectives. Elles fournissent une manière
de confirmation, de validation ou de contrôle à ces dernières.
En ce qui concerne les processus d'interaction dans les
groupes restreints, les méthodes d'analyse n'avaient pas connu par le passé des
progrès aussi marquants que ceux réalisés dans le raffinement des procédures
expérimentales. Elles s'étaient révélées d'un coût élevé pour leur maigre
qualité contraignant à se fonder sur un haut degré de spéculation dans
l'analyse des processus. Cette situation a été modifiée à partir du moment où
les chercheurs ont pu utiliser les ordinateurs, ce qui a entraîné une
amélioration notable, tant en ce qui concerne le traitement de données
complexes recueillies sur des interactions naturelles que celui de données
obtenues dans les jeux expérimentaux et les études sur la négociation. On est
en droit d'attendre dans les dix années à venir une mise au point de méthodes
d'analyse qui, conjointement avec l'élaboration de modèles mathématiques et de
programmes de simulation sur machine, viendront bouleverser les travaux sur les
processus de groupe.
Cet exemple, comme celui cité antérieurement à propos de
la comparaison entre performances individuelles et collectives, confirme
l'importance que revêtent les modèles mathématiques et les simulations sur
ordinateur dans la recherche psychosociologique. On en constate également les
effets dans l'étude de la perception sociale, du changement d'attitudes, de
l'échange d'informations et des processus d'interaction. Dans l'avenir, le
perfectionnement des procédures d'analyse devra nécessairement s'accompagner et
bénéficier d'une conceptualisation plus élaborée des processus d'interaction grâce
à la formalisation mathématique et aux programmes de simulation.
Les études trans-culturelles, en voie d'expansion depuis
1954, sont susceptibles d'apporter un élargissement notable à la compréhension
des phénomènes psychosociologiques. On notera toutefois qu'elles n'ont pas
encore surmonté de graves difficultés méthodologiques au niveau : 1) de
l'échantillonnage rigoureux des cultures et sociétés ; 2) des procédures
de réplications et du choix des variables ; 3) de l'interprétation des
variations culturelles qui ne se situent pas au plan des valeurs de variables
mais à celui de l'interaction entre variables observées.
[1] Il
s'agit des manuels de Brown, Hollander, Jones et Gerard, Newcomb, Secord et
Backman, analysés Première Partie, chap. I.
[2] Pour
une approche directe et détaillée des textes fondamentaux pour la recherche
psychosociologique, on consultera le recueil de FAUCHEUX, CL. et MOSCOVICI, S. Psychologie sociale,
théorique et expérimentale. Paris-La Haye, Mouton (sous presse)
[3] À ce
propos, cf. LEMAINE, G. ; LEMAINE, J. M. Psychologie sociale et
expérimentation. Paris-La Haye, Mouton, 1969.
[12] Pour
des raisons de clarté, dans la partie documentaire, les comptes rendus des
travaux se rapportant à la communication sociale autres que ceux mentionnés
dans le chapitre sur les attitudes (chap. I) ont été regroupés en deux
chapitres distincts : l'un consacré aux phénomènes de communication de
masse et aux processus sociaux qui peuvent y être associés sous certains
rapports : changement, diffusion des connaissances et techniques (chap.
II) ; l'autre aux réseaux et canaux de communication tels qu'ils sont
étudiés dans les petits groupes ainsi qu'au langage pour autant que les
propriétés et fonctions de ce dernier peuvent y être rapportées (chap. III).
[19] MOSCOVICI,
S. ; CHATEL, M. M. ; ZAVALLONI, M. « Effet de polarisation et
construction des échelles d'attitudes », Bulletin de Psychologie 274,
22 (5-6), décembre 1968 : 329-340.
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